Lettres de Paris.

GDL - 01. September 1914

Rapports d'une visite de la cour, nombreux morts et déclarations de témoins allemands.

Original-Text

Paris, 17 août.

Aujourd'hui, petit tour au Palais. Sous de nombreux képis, on retrouve des figures connues. Ce sont des confrères, officiers ou gradés de la territoriale, qui se sont « embusqués » dans les. parquets des conseils de guerre. Au moins ils font quelque chose. M ..., qui Csl trop myope, et qui n'a pas pu partir, me montre une lettre de notre ami G ..., l'ancien député boulangisle de Pantin, qui est commissaire du gouvernement près le conseil de revision do Belfort, quelque chose comme un procureur général militaire. Il enrage de ne pas marcher, mais il est émerveillé de ce qu'il voit Le deuxième conseil de guerre siège aujourd'hui, dans le local de la iO correctionnelle.

Au moment où je pénètre dans la salle, il rentre en séance et le président lit un jugement. C'est assez solennel. Tout le monde est debout. Les sept officiers restent coiffés. Au moment où le président prononce : « Au nom du peuple français », tous, d'un geste uniforme, portent la main à la visière. La condamné est absent. On lui lira le jugement « devant la gardé assemblée ». Celui dont il est question avait, à ce que me racontent les camarades, dépassé d'une demi-heure le délai fatal pour rejoindre son corps, parce qu'il avait jugé utile de s'offrir une « cuite » finale avant d'aller se faire casser la tête. Coût : trois ans de prison, sans sursis.

Diable 1 Ces gens-là n'ont pourtant pas l'air méchant. Le président est un vieux lieutenant-colonel qui ressemble vaguement à Napoléon III ; le premier assesseur a l'aspect d'un honorable commerçant du Marais. Un seul a l'air martial : c'est un capitaine de dragons dont le casque étincelle. Tous territoriaux, bien entendu.

L'affaire suivante. Un jeune voyou, qui a trempé dans le pillage d'une des nombreuses succursales de la maison Maggi. Un officier d'infanterie en petite tenue se lève au siège du commissaire du gouvernement. Tout de suite, il prend la question de haut, cite le message du président de la République, explique que dans la guerre nous représentons l'honneur, lequel n'est pas compatible avec le pillage. Il parle rudement bien pour un militaire. Mais il me semble que sa figure ne m'est pas inconnue... Parbleu, c'est S ..., le substitut au Tribunal de la Seine. Et en face de moi, ce soldat, c'est B ..., le greffier du Tribunal de simple police. Et ce sergent, au teint basané, qui traverse la salle, c'est P ..., l'ancien chef de cabinet de Briand, aujourd'hui conseiller de préfecture de la Seine. Tout le Palais est là, sous la robe ou sous l'uniforme. Quittons ces lieux enchanteurs et pittoresques.

Au journal, vers sept heures, il y a grande réunion dans le cabinet directorial. Autour du « patron », Adrien de Montebello, Bonnefous, le docteur Hervé, le savant anthropologiste. Montebello monologue avec sa verve intarissable. Il s'est installé à Reims et il y voit, sinon tout ce qu'on peut voir, du moins beaucoup de choses. Il a vu, hélas ! des convois de blessés, ceux de l'affaire de M ..., qui a été un sérieux échec, d'ailleurs plus que largement réparé le lendemain. Ces blessés sont extrêmement nombreux, « -mais leurs blessures ne sont pas graves. Leur moral est admirable. Ils sont exclusivement préoccupés de retourner au combat. Le plus meurtri est un cavalier qui a été atteint dans la partie de sa personne qui lui sert à entrer on contact avec sa selle. Lui aussi demande quand sa peau aura suffisamment repoussé pour qu'il puisse monter à cheval.

Le grand sujet de la conversation est la supériorité de notre canon de 75 ; il parait qu'elle s'affirme d'une façon indéniable et que ses effets sont foudroyants. Et l'on évoque le passé ; on cherche, pour le tirer de l'oubli, le nom des officiers qui l'ont inventé ; on rappelle la séance de la Chambre où Galliffot saluait publiquement le général Deloye, qui a mis tant d'énergie à en doter l'armée. On rappelle la grande mémoire du général Langlois, qui a été l'organisateur do son utilisation tactique.

Les blessés sont unanimes à dire que les Allemands tirent mal, que ce soit avec le fusil ou avec le canon. L'inefficacité de leur grosse artillerie a été pour eux une immense déception. Cinq fois sur dix, leurs obus éclatent en l'air, à cinquante mètres du point de départ. Ils ont, au mépris du droit des gens et des engagements pris par leurs représentants à la conférence de La Haye, bombardé à deux reprises Pont-à-Mousson, ville ouverte et sans défense. Ils ont tué à peu près quatre hommes et un caporal. Ce qu'ils ont de mieux, parait-il, ce sont leurs mitrailleuses do campagne : très nombreuses, très meurtrières, et qu'ils manient bien.

Enfin l'on commence à parler avec admiration de nos aviateurs et, ici encore, notre interlocuteur affirme leur supériorité. Et l'on se raconte le magnifique exploit du lieutenant Gaspari. On. l'envoie à Metz jeter une bombe sur le hangar des Zeppelins. Il arrive par 2700 mètres d'altitude au-dessus du point indiqué. Là, soh moteur cesse brusquement de fonctionner. Sa vie est sacrifiée. Du moins ne faut-il pas que ce sacrifico soit inutile. Froidement, l'aviateur se mot en vol plané et se laisse descendre. Au moment propice, il jette sa bombe ; sa fâche est accomplie il ne lui reste plus qu'à mourir. Alors, brusquement, et par une sorte de miracle, fe moteur se remet à fonctionner. Il filo vers la frontière au milieu du sifflement des balles, la franchit sans encombre, et revient à son corps pour s'entendre citera l'ordre do l'armée. Quel dramatique élément l'aviation vient apporter dans la guerre moderne I Quel péril de toutes les heures pour les armées qui se croient le plus à l'abri, pour les villes les plus éloignées du champ de bataille.

Tous les quarts d'heure, je m'interromps d'écrire pour aller voir passer dans le ciel obscur la lumière du réflecteur de la tour Eiffel ; elle se joue dans les nuages qui ont par fois l'aie. ., de : ^ enfuir. précipitamment sous la clarté qui les poursuit et lès ré vêle..


*Paris, 19 août.*

Les Huns 1 II n'y a pas, je crois, d'autre souvenir dans l'histoire qui convienne pour qualifier la barbarie allemande. J'entends qu'il faut se méfier des racontars, et contrôler toutes les rumeurs. Tout ce qu'on dit n'est pas vrai. On a rapporté qu'on avait fusillé à Lœrrach une dame qui vivait tranquillement à Lausanne, — et il semble bien que Liebknecht et Rosa Luxembourg soient encore vivants. Douions donc tant que nous pourrons et de tout ce que nous pourrons. Mais en vérité voici que les témoignages s'accumulent, et de telle façon qu il n'est plus guère possible de douter de grand'chose.

Le gouvernement vient de recevoir le rapport de M. Mirman ., préfet de Meurthe-et-Moselle. M. Mirman n'est pas le premier venu. Avant d'avoir conquis une grande notoriété comme « députésoldat », il avait été, si je ne me trompe, professeur de philosophie. Puis il est devenu un haut fonctionnaire du ministre de l'intérieur, avant de solliciter le poste d'honneur et de combat où on vient de l'envoyer. Il est donc très difficile d'admettre qu'il se risque à communiquer au gouvernement des faits qu'il aurait négligé de contrôler.

Or, voici ce que contient ce rapport. Le préfet a visité dix communes des cantons de Cirey, Blamont et Badonviller, territoire français où l'ennemi avait momentanément pénétré, et dont il est aujourd'hui chassé. Je cite : A Badonviller, onze personnes ont été assassinées, p irmi lesquelles la femme du maire ; 78 maisons ont été incendiées avec du pétrole et des cartouches spéciales mises à la main... A Breménil, cinq personnes ont été assassinées. Un vieillard de 74 ans a été tiré comme un lapin tandis que, fuyant sa maison incendiée, il cherchait refuge à l'église. Un homme qui gardait le ht... a été brûlé dans sa maison, avec sa mère, âgée de 74 ans ; on a retrouvé leurs res-X 6 Sa *« A Blamont, trois victimes, dont une jeune fille, tuée comme une perdrix aux ctiamps..., Au spectacle des atrocités commises, M. Colin, professeur au lycée Louis-le-Grând, en villégiature dans cette commune, dit à un jeune lieutenant : « Vous n'avez donc pas de mère I » Le misérable lui répon * dit : « Ma mère n'a pas fait des cochons comme toi. » A ce récit sommaire, et qui sera com Klété, M. Mirman ajoute un trait. Le malcureux maire de Badonviller, qui avait vu dans la même journée sa femme assassinée et sa maison de commerce dé vorée par les flammes, n'a pas cessé un instant de s'acquitter avec une constance admirable des devoirs de sa charge, et, comme le lendemain, après la délivrance, la population menaçait de représailles un prisonnier uhlan, il l'a pris sous sa protection. Le gouvernement vient de décorer. cet homme.

Le témoignage. de M. Mirman est corroboré par celui d'une dame de la Croix-Rouge, qui a assisté aux incendies de Badonviller. Elle affirme « qu'une femme et un nouveau-né ont été fusillés ». Et. elle ajoute qu'un très haut personnage était venu de sa personne encourager ces massacres. C était un des six jeunes gens qui ont arraché à un souverain vieilli la déclaration de guerre. C'était un des fils do Guillaume II. A retenir, pour le jour où l'heure des sanctions aura sonné. Témoignages français, dira-t-on. Soit !

Alors, voici les témoignages allemands. On a trouvé sur les prisonniers faits à Badonviller un certain nombre de notes consignées sur leur carnet de route, ou de lettres qui ne parviendront pas à leur destinataire : « La première ville rencontrée après la frontière a été complètement détruite, c'est un spectacle à la fois triste et agréable. » — « Tous les Français (civils) sont fusillés s'ils ont seulement la mine suspecte ou malveillante. » « On fusille tout, les hommes et même les jeunes garçons non encore adultes. » « Nous avons fusillé des habitants de quatorze à soixante ans. On en a abattu trente pièces. » — « On n'a pas laissé un habitant vivant, sauf les femmes. »'

Naturellement, les Allemands prétendent que ces abominables exactions sont molivées par l'accusation que les habitants civils ont tiré sur les troupes allemandes. Je ne soutiens pas que ce soit toujours, et dans tous les cas impossible. L'instinct de défense, la plus sainte des colères peuvent parfois l'emporter sur la prudence. Mais il faudrait que ce fût dix fois prouvé pour donner l'ombre d'une excuse à de semblables forfaits. Et contre l'affirmation qu'on jette au hasard se dressera dans tous les cas elte noté trouvée sur le carnet d'un ifficier allemand : « Nous disons que < e sont les habitants qui ont tiré, mais ce sont des douaniers et des forestiers. »

Quels déserts trouverons-nous après la victoire, si nous la remportons ? Sans douté, dans cette région dévastée, la fléau est pour le moment repoussé. La dépêche du général Joffro, parvenue hier à Paris / indique, avec la forcé de certitude qui peut se dégager de la parole d'un nomme si parfaitement maître de lui, qu'au moins de Belfort à Château-Salins, le front de l'armée française s'étend à vingt kilomètres de la frontière dans le torritoire annexé. Mais il reste l'Alsace-Lorraine, et c'est elle qui va payer. Si on nous la rend, ne nous'rencfra-t-on donc qu'une solitude désolée ? Quel deuil et quelle douleur, lorsque la pensée s'arrête sur tous cet' hommes fidèles pour lesquels l'heure de la délivrance et l'heure die la mort auront sonné en même temp.