Le printemps masqué

GDL - 16. Februar 1914

Un texte sur le printemps et les masques : pas de masques de protection, mais des masques de carnaval.

Original-Text

Si les choses ne valent que par le désir qu'on en a ; si l'espérance est la plus aimable des vertus ; si l'attente comble le cœur d'une joie que ne peut rendre aucun plaisir véritable ; si la réalité est, auprès du rêve, comme un pot de terre à côté d'un vase de cristal où passe un rayon de soleil ; y a-t-il, dans toute l'année de plus joli mois que le petit mois de février ? Il est humble et endormi, doux et mou, brumeux et ouaté. Il n'a ni couleur, ni parfums, ni prestiges. Mais son silence cache un mystère joyeux. L'étang, qui a rompu sa chaîne de glace, songe qu'il reflétera bientôt le visage blanc de Narcisse ; l'herbe encore jaune sent monter dans ses racines le sang d'Hyacinthe qui la couvrira de fleurs pourprées ; les Heures préparent en secret la couche d'Adonis, les guirlandes d'anémones et les libations de cinname.

Et, tandis que la mésange ouvre et referme en cadence ses ciseaux aigus, tandis que, trompé par le soir trop clair, un merle chante sur un arbre dépouillé, on entend retentir au loin les aigres flûtes du renouveau et l'on imagine que le ciel soulève un peu le masque de l'hiver pour montrer le visage du printemps. Sous le manteau des dernières brumes, le printemps travesti court le monde. Il intrigue et inquiète ; il se moque et murmure à l'oreille de fausses confidences. C'est sa façon de fêter le Carnaval. Car nous sommes en plein Carnaval. Mais qui s'en douterait ? Notre âge, si appliqué à enlaidir toutes choses, dédaigne aussi les déguisements et les masques qui étaient jadis un des charmes de la vie. Alors le Carnaval durait six mois, et la moitié de l'existence était une continuelle mascarade. Temps heureux I Car, je vous le demande, y a-l-il rien de plus fascinant que le masque ? Y a-t-il rien qui évoque plus d'idées romanesques ?

Ses yeux vides s'animent de tous les regards ; sa bouche muette se prête à toutes les paroles ; son visage anonyme couvre tous les visages et le dieu qui mène le monde, l'antique Amour n'a pas d'autre visage que lui. Il est toa * à tour l'ornement de la beauté, l'afme de l'intrigue, le compagnon du mystère ou même le complice du crime, il assiste aux fêtes légères comme aux sanglantes orgies. Il protège le jeu de la coquette comme l'entreprise du sbire. Il est aussi vieux que le monde, et il est probable qu'il durera autant que l'humanité, puisqu'il est né de l'éternel besoin qu'ont les hommes de sortir d'eux-mêmes, d'oublier leur condition misérable, de reculer les limites de k » ur être, et de se créer une personnalité nouvelle, même éphémère et fictive, même fantaisiste et ridicule. Le seul mot de masque évoque toute sorte d'images charmantes ou terribles, héroïques ou frivoles. On trouve le masque à presque tous les moments notables, à presque toutes les heures passionnées de l'histoire.

C'est le masque tragique, modelé par une main savante, et qui faisant d'un simple acteur un héros ou un dieu, ouvrait largement ses lèvres aux grandes voix d'Eschyle ou de Sophocle, ou le masque de cire de l'ancêtre au fond du vestibule ; c'est le masque comique dont la grimace, chère au peuple, soulignait les plaisanteries d'Aristophane et de Plaute, ou le masque de la Comédie italienne : masque noir de Scaramouche, masque blanc de Gilles, masque brun de Fritellin, masque crochu de Pulcinella ; c'est le masque enduit de parfums et de pommades que les pâles Valois portait la nuit pour rétablir leur teint jauni par de subtiles débauches, ou le petit masque de satin que les dames de la Renaissance et du grand siècle mettaient pour courir plus commodément à leurs affaires et qu'elles maintenaient en mordant un bouton débauches, ou le petit masque rond sous lequel se cachait l'officier du Saint Office, et le masque du bourreau qui trancha, entre la barbe blonde et le col de guipure, la tête royale de Charles I ; c'est le masque blafard à bec d'oiseau qui, à Venise, pendant l'éternel carnaval, dégui- sait indistinctement, avec le tricorne et la baute, la bourgeoise et la patricienne, le sénateur et le marchand ; c'est le mas- que joyeux des pantins de Callot, le masque élégant des Seigneurs de Longhi, le masque inquiétant des Pierrots de Beardsley ; et c'est le masque enfin dont nous complétons, aux bals des Jours Gras, nos dominos et nos travestissements et sous lequel nous nous plaisons à inquiéter nos amis et à bafouer nos, Masques de toutes formes et de toutes couleurs, de toutes provenances et de tous usages, vous êtes, ô 1 masques, une des plus grandes inventions de l'humanité. Vous possédez presque tou- te la poésie et presque toute la force du monde, puisque vous avez le charme du mystère et la puissance du mensonge I * * Maintenant la nuit est glacée. Le masque noir d'un nuage couvre à demi le visage froid de la lune. L'hiver a repris tous ses droits. Et le printemps est si bien caché sous son loup et son manteau que nul ne soupçonne plus sa présence. Le Carême fait tomber tous les masques. Mais le printemps, qui est mécréant, ne chôme point le Carême. Il aura peut-être, au Mercredi des Cendres, un masque de plâtre blanc et un domino de velours nacré bordé de cygne. F. ROGER-CORNAZ