L'archiduc François-Ferdinand et sa femme assassinés à Sarajevo.

GDL - 29. Juni 1914

Le 28, l'archiduc autrichien Franz Ferdinand et sa femme ont été abattus à Sarajevo par un nationaliste serbe. L'assassinat a déclenché la crise de juillet qui a conduit à la Première Guerre mondiale. Un protocole du déroulement des événements et des réactions internationales.

Original-Text

L'archiduc François-Ferdinand et sa femme assassinés à Sarajevo. Vu crime affreux a été commis hier dans la capitale « le la Bosnie. L'archidnc héritier François-Ferdinand d'Autriche et sa femme, la princesse de Hohenberg née comtesse Choi, sont tombés son » les balles d'an assassin de 19 ans après avoir échappé à nu premier attentat qai avait fait quelques victimes dans la suite du cortège. Nous donnons cî-après les dépêches qui décrivent les événements, non dans l'ordre où elles sont parvenues, alîn d'éviter les répétitions, mais dans celui où il semble que les faits se sont produits.

Sarajevo, 28 juin. Ce matin, dimanche, a 10 h ., l'archiduc héritier et sa femme, venant d'Iliscza, arrivaient à Sarajevo. Une réception solennelle leur était préparée. De la gare, le couple princier se rendait en automobile à l'hôtel de ville par les rues pavoisées. te premier attentat. Le cortège venait de quitter la gare quand une bombe fut lancée contre l'automobile qui portait l'archiduc et sa femme. Du bras l'archiduc écarta l'engin qui alla tomber derrière la voiture et qui éclata sur le sol en blessant onze personnes parmi la foule. Le comte Boos-Waldeck et l'aide de camp lieutenant-colonel Meriszi, qui se trouvaient dans la voiture suivante, furent également blessés. Six des blessés dans la foule le sont assez grièvement. L'auteur de l'attentat s'enfuit, son coup fait, et alla se précipiter dans la rivrière Miljacka, pour essayer de fuir à la nage. Des agents de police et des civils se jetèrent après lui dans la rivière et réussirent à le capturer. C'est un typographe nommé Nedeljko iCabrmowic, de Trébinjé, âgé de 23 ans. 'Il a déclaré qu'il n'avait pas de compli-A l'Môtel-de-Tille.

Sarajevo, 28 juin. Après un moment de confusion fcausé par l'attentat, le cortège reprit sa marche et arriva à l'Hôtel de Ville. A l'Hôtel de Ville, le conseil municipal avec le bourgmestre à sa tête, reçut l'archiduc et sa femme. Comme le bourgmestre se préparait à prononcer une allocution, l'archiduc, qui avait jusqu'à ce moment dominé son émotion, ne put s'empêcher de dire à haute voix : — On arrive à Serajevo pour faire une visite, et on vous lance une bombe ! C'est indigne ! » Puis, après une pose, il ajouta : — Eh bien, maintenant, vous pouvez parler. » Le bourgmestre prononça alors son allocution. L'archiduc répondit, et le public, qui avait entre temps appris le premier attentat, acclama longuement l'archiduc héritier. I * e deuxième attentat. Après avoir visité l'Hôtel de Ville pendant une demi-heure, l'archiduc héritier voulut se faire conduire à l'hôpital militaire, où se trouvait le lieutenant-colonel blessé par la bombe. Comme il arrivait à l'angle de la rue François-Joseph et de la ru » Rudolff, un J'eune homme bien mis se précipita vers 'automobile et, rapidement, tira deux coups de revolver. Le premier coup traversa la paroi de l'automobile et pénétra dans le côté droit de l'abdomen de la duchesse. Le deuxième coup atteignit l'archiduc héritier à la gorge et traversa l'artère carotide, selon les uns, à la temps de-Ion une autre version. La duchesse s'évanouit et tomba sur les genoux de l'archiduc. Celui-ci perdit connaissance au bout de quelques secondes. L'automobile se rendit alors à toute vitesse au konak, où malgré tous les « oins qui leur furent prodigués, les deux blessés ne tardèrent pas à succomber. Dans l'automobile se trouvaient, avec H'archiduc et sa femme, le commandant de corps d'armée de la région, le comte Harrach, qui conduisait l'automobile, ainsi que le chef du cabinet militaire de l'archiduc, le colonel Rardoff, et un commandant. L'assassin.

Sarajevo, 28 juin. L'auteur de l'attentat contre l'archiilnc héritier a été arrêté immédiatement. C'est un nommé Gavrilo Princip, âgé de 19 ans. Il est né à Grahovo, dans le district de Livno, Bosnie. Au cours de son interrogatoire, il a déclaré que, depuis longtemps, il avait l'intention de tuer n'importe quel haut personnage pour des motifs politiques. Aujourd'hui il a attendu l'automobile de l'archiduc, qui revenait de l'Hôtel de Ville, et comme la voiture devait ralentir en entrant dans la rue François-Joseph, il commit son attentat. En voyant que la duchesse Hohenberg accompagnait son mari, il avait eu un moment d'hésitation ; mais cette hésitation fut de courte durée, et il lira rapidement deux coups de revolver sur l'archiduc et sa femme. Il nie catégoriquement avoir des complices. Gavrilo Princip est élève de la 8 e classe du gymnase. Il a failli être lynché par la foule, comme du reste l'auteur du premier attentat. L'interrogatoire de Princip a établi qu'il avait étudié quelque temps à Belgrade. A quelques pas de l'endroit où a eu lieu le deuxième attentat, on a trouvé une bombe encore intacte. Elle devait probablement être jetée par un troisième conjuré, au cas où la tentative de Princip aurait échoué. Cabrinowic déclare de son côté que la bombe qu'il a lancée lui a été envoyée par un anarchiste habitant Belgrade et qu'il ne connaît pas. Il garde une attitude absolument cynique. I- 'état de siège.

Sarajevo, 28 juin. Aussitôt après l'attentat, l'état de siège a été décrété dans la ville. Dès que la nouvelle de la mort de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme fut connue, tous les drapeaux furent mis en berne ,. Le président de la Diète adressa à la chancellerie du cabinet impérial un télégramme exprimant la douleur de toute la population à la suite de l'attentat et assurant l'empereur du dévouement inébranlable de la Bosnie-Herzégovine pour la famille impériale. Le conseil municipal a tenu une séance extraordinaire à 4 h. ; la Diète est convoquée pour 5 heures. L'ordre et la tranquillité régnent dans tout le pays. L'empereur François-Joseph.

Ischl, 28 juin. Aussitôt informé de la mort de l'archiduc héritier et de sa femme, l'empereur, profondément ému, s'est retiré dans ses appartements, et il a ordonné de préparer son retour à Schcenbrunn.

Ischl, 28 juin. La nouvelle de l'attentat contre l'archiduc héritier et sa femme a causé ici une émotion indescriptible et chacun prend part à la profonde douleur du souverain. Quant la nouvelle fut communiquée à l'empereur, 11 s'écria : « C'est affreux ! Aucune douleur ne m'est épargnée en ce monde », et il éclata en sanglots. Le départ de l'empereur pour Vienne est fixé à lundi matin. Les trois enfants de l'archiduc, désormais orphelins, sont au château de Konopischt, La nouvelle à Tienne. Vienne, 28 juin. C'est au début de l'après-midi que se répandirent les premiers bruits de l'attentat de Sarajevo. On connut à 3 heures la confirmation officielle de la nouvelle, qui fut aussitôt répandue dans toute la ville par des éditions spéciales de journaux. Partout où des fêtes avaient été prévues, elles furent aussitôt contremandées. Il règne partout la plus grande consternation. Vienne, 28 juin. La nouvelle de l'attentat de Sarajevo et et de la mort de l'archiduc François-Ferdinand a été connue à Vienne à 4 heures. ; elle a provoqué, dans toute la capitale, une émotion très vive et de nombreuses manifestations de deuil. Partout les maisons se revêtirent de tentures noires. Dans les rues on distribuait des éditions spéciales de journaux. Partout des promeneurs s'entretenaient avec animation de l'attentat.

Vienne, 28 juin. Les premiers journaux annonçant l'attentat de Sarajewo ont paru en éditions spéciales à 5 heures. Les promeneurs étaient rares dans les rues : une grande partie de la population était sortie des murs à cause de la forte chaleur et n'a appris la nouvelle que dans la soirée. Vienne, 28 juin. Une réunion avait lieu cet après-midi à l'aérodrome, en présence de l'archiduc Charles-Albert. La nouvelle de l'attentat de Sarajevo parvint à l'aérodrome à 3 h. 15, mais tout d'abord sous la forme d'un bruit vague, auquel personne ne voulut ajouter foi. Les épreuves d'aviation se poursuivirent. Bientôt parvinrent les nouvelles officielles. L'archiduc quitta aussitôt l'aérodrome et les vols furent suspendus. Les premières condoléances. Ischl, 28 juin. Le duc Ernest-Auguste de Cumberland est arrivé cet après-midi à Ischl, en automobile. Il a fait une visit- de condoléances à l'empereur à 5 heures Berne, 28 juin. Le président de la Confédération à envoyé dimanche soir le télégramme suivant à l'empereur François-Joseph à Ischl. Profondément ému du terrible malheur qui frappe V. M. et toute la monarchie austro-hongroise, je prie V. M ., au nom du Conseil fédéral et du peuple suisse tout entier, d'agréer l'expression des sentiments de ma plus sincère et de ma plus vive sympathie. HOFFMANN. Le ministre de Suisse à Vienne a été en outre chargé de présenter au gouvernement austro-hongrois les condoléances du Conseil fédéral. Rome, 28 juin. Le pape a adressé un télégramme de condoléances à l'empereur François-Joseph. De son côté le cardinal Merry del Val a envoyé un télégramme à l'empereur et au comte Berchtold. Le 9 victimes. L'archiduc François-Ferdinand d'Autriche Este, prince héritier, depuis l'extinction des mâles de la deuxième ligne, était le fils aîné de l'archiduc Charles-Louis (1833-1896), frère de François-Joseph et de Marie-Thérèse, infante de Portugal, sa seconde femme. Il était né à Gratz, le 18 décembre 1863. Il avait épousé morganatiquement, le 1 er juillet 1900, à Reichstadt, Sophie, princesse de Hohenberg, altesse sérénissime, née comtesse Chotek, et qui avait vu le jour à Stuttgart, le 1 er mars 1868. Il en a eu trois enfants, exclus de la succession du trône d'Autriche, la princesse Sophie, née en 1901, le prince Maximilien-Charles, né en 1902, et le prince Ernest, né en 1904. C'est au moment du conflit avec la Serbie, au début de 1909, et de l'annexion de la Bosnie-Herzogovine que l'archiduc héritier du trône devint une personnalité de premier plan. Jusque-là le public savait peu de chose de lui. On avait commenté son mariage morganatique avec la comtesse Chotek. Mais de son caractère, de ses tendances, de ce qu'on pouvait et devait attendre de son avènement, on ignorait à peu près tout. De très curieuses lettres adressées de ; Vienne à la Gazette de Francfort avaient ; apporté à. ce sujet quelques clartés. — C'est, disaient-elles, un homme vigoureux, on peut même dire un bel homme, aux yeux bleus bien ouverts, au teint chaud, avec une forte moustache relevée et des cheveux grisonnants coupés court. Ses fortes mâchoires trahissent l'énergie ; son menton, qui avance, la fixité des dessins. Les hommes politiques qui avaient eu affaire à lui louaient sa claire compréhension, son désir de savoir à fond ; les savants, son goût de collectionneur et sa compétence en divers domaines. De sa vie de famille on savait peu de chose, rien qui ne fût à son éloge, son économie et son aptitude, aux affaires. Pendant près de dix ans, l'empereur l'avait tenu complètement à l'écart. Il était le neveu dont la présence sur les marches du trône rappelait le drame terrible et le fils perdu. Puis François-Joseph lui avait confié des affaires de peu d'importance : des demandes de congés, ou des préavis pour la décoration des généraux, l'avancement des fonctionnaires d'ordre inférieur, des questions de chasse et autres semblables. S. M. mettait chaque jour, en marge des documents transmis à l'archiduc, les deux lettres EH (Erzherzog). François-Ferdinand s'occupait de ces tâches infimes avec la plus grande conscience, sans réclamer jamais. Mais il était mécontent d'être tenu pour apte à si peu de chose. Quand éclata le conflit entre la couronne et le parti de l'indépendance hongroise, il s'impatienta de trouver son oncle si disposé aux concessions. « Une couronne, dit-il un jour, est comme un fidéi-commis. Personne, pas même celui qui en est le titulaire momentané, n'a le droit d'en amoindrir l'éclat. » Ce mot fut naturellement rapporté aussitôt à l'empereur et il en résulta, entre François-Joseph et son héritier, un refroidissement dont on fit, à l'époque, quelque tapage. Mais l'empereur n'était pas homme aux longues rancunes. Il pardonna bientôt, et, depuis lors, il n'avait pu méconnaître les rares aptitudes de l'archiduc ; il lui témoignait beaucoup plus de confiance et tenait compte de ses conseils, même dans les affaires les plus importantes. François-Ferdinand avait eu sa grande part dans l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, dans la chute du cabinet de Beck. Il n'avait cessé de favoriser Mgr Stadler, archevêque de Sarajewo, qui se mit à la tête du mouvement bosniaque catholique et croate et avait entrepris, avec un rare succès, de faire prévaloir l'influence des jésuites dans les provinces annexées