De la fausse nouvelle au Röstigraben

GDL - 02. September 1914

La Première Guerre mondiale a divisé la Suisse neutre. Alors que la Suisse romande soutenait les puissances de l'Entente autour de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, la Suisse officielle soutenait le général germano-suisse Wille pour l'Empire allemand. La division se reflète clairement dans la couverture de la "propagande". Ces tensions sont considérées comme l'origine du "Röstigraben" actuel.

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Illusions à perdre. Dans les deux camps en présence, parmi les « alliés » comme parmi les Austro-Allemands, règne une tendance fâcheuse à méconnaître les qualités de l'adversaire et à ne point estimer à sa juste valeur la force' de résistance dont il dispose. C'est là un élat d'esprit dangereux. La lecture des journaux d'Angleterre et de France ferait presque croiro que l'opinion publique dans ces deux pays ne se rend pas encore exactement compte de la situation. J'ai sous les yeux un télégramme du Daily Telegraph où la situation intérieure de l'Allemagne me parait décrite sous un aspect des plus faux.

Le grand journal londonien constate que l'Allemagne entière est en proie au découragement et que o seule une victoire prompte et décisive de l'armée allemande sur les armées alliées pourrait dissiper la terreur qui s'est emparée du peuple allemand ». La seconde partie de ce télégramme n'est pas moins sujette à caution. On y peut lire que tout donne à penser « qu'un échec de l'armée impériale pendant les prochaines semaines serait le prélude d'une terrible commotion sociale, morale et intellectuelle en Allemagne, et 2 ue ce réveil pourrait provoquer des vénements appelés à prendre place dans l'histoire. » Qu'en termes sybillins Ces choses-là sont dites I Le correspondant du Daily Telegraph veut faire entendre sans doute par ce langage nuageux que des revers allemands pourraient coûter à Guillame II sa couronne. Qu'il me permette d'affirmer qu'il n'en sait rien et que la choso n'est pas absolument sûre.

L'Allemand est le plus passif des hommes, le plus soumis des sujets. Il n'est pas certain du tout que des Insuccès allemands entraîneraient la chute de la dynastie allemande. Les échecs russes en Mandchourie n'ont pas sensiblement ébranlé naguère le prestige de Nicolas II. Le prestige de Guillaume II survivrait peut-être aux pires secousses. Une révolution à l'intérieur ne se fait pas toute seule, même si les circonstances à l'extérieur la facilitent.

Si la république s'est, en France, si facilement substituée à l'empire au lendemain des désastres de 1870, c'est parce que l'op position républicaine avait des chefs de nie tout désignés. Les luttes politiques dont l'empire allemand est le théâtre, les grandes joutes oratoires qui se livrent au Reichstag n'ont pas mis envedette, que je sache, le grand entraîneur de foules capable de fonder la république allemande. Cette tâche aurait pu tenter il y a cinquante ans un Ferdinand Lassalle ; mais l'opposition allemande ne compte plus aujourd'hui aucun individu de ce tempérament.

Une autre erreur trop largement accréditée ces jours-ci est celle qu'on roneontre dans les journaux français sous cette rubrique : La disette en Allemagne. Nombre de braves gens en France ont convaincus qu'à la faveur de la maîtrise de la mer qui parait assurée à la Grande-Bretagne, l'Allemagne est condamnée à périr de faim dans le plus bref délai. Un magistral article d'un ancien diplomate français, M. Daubigny, publié dans le Temps du 20 août, est venu fort à propos dissiper les illusions françaises. M. Daubigny écrit : « La ruine économique de 1 Allemagne est certaine ». Et il prouve cette assertion par des chiffres incontestables. Mais il nie que l'Allemagne, rainée économiquement, puisse être bientôt affamée. Et sa démonstration parait fort convaincante. : Quand bien même la flotte anglofrançaise, écrit M. Daubigny, exercerait à Gibraltar et à Suez le contrôle le plus sévère, elle ne saurait refuser le passage aux navires munis de papiers de bord en règle amenant des denrées aux négociants de Constantinople et d'ailleurs.

Ceux qui voudront, d'autre part, faire pénétrer en Allemagne leurs marchandises en les débarquant dans les ports neutres sauront trouver des combinaisons ingénieuses. D'autant plus que le droit maritime international interdit la visite des bâtiments neutres convoyés par un navire de guerre battant même pavillon. M. Daubigny conclut : « Donc, la po pulation allemande, gênée, réduite à la disette, ne saurait être condamnée à la famine avant une longue campagne. Ne bâtissons pas trop d'espoir sur les circonstances latérales, sur des espérances à côté.

C'est avec notre armée si vaillante, si pleine d'entrain, si bien organisée que nous vaincrons. Comptons d'abord sur nos armes et nos alliés. » Ce langage est le bon sens même. Le peuple anglais et le peuple français auraient bien tort de compter sur la révolution ou la disette en Allemagne pour venir à bout de leur redoutable adversaire. Dans la lutte engagée, la victoire restera au plus vaillant, au plus tenace, au moins nerveux. Tabler sur des accidents politiques, faire fond sur autre chose que sur leur capacité et leur volonté de vaincre même au prix des efforts les plus épuisants serait de la part des alliés une erreur capitale. M. M